Regard sur une expérience particulière en improvisation

Lors d’un des derniers stages d’improvisation sur un weekend à Lyon, l’un des participants (que nous appellerons  « X ») n’était pas un instrumentiste. Il pratique beaucoup l’improvisation, mais avec sa voix.

Je lui ai prêté un violoncelle pour qu’il soit dans les mêmes conditions d’exploration que les autres stagiaires.

Ce qui s’est produit était vraiment fascinant :  X , voulant bien sûr réaliser certaines choses par rapport aux consignes données et n’ayant aucune idée technique sur le violoncelle, ne pouvait se référer qu’à son oreille, son envie, et la clarté et la force de son projet.

Il voyait aussi, bien sûr, les autres violoncellistes et pouvait en tirer certaines conclusions quant à la façon de s’installer mais rien ne lui a été dit ou imposé sur ce sujet. 

Nous voici donc dans les conditions d’apprentissages « normales » de la vie : un enfant, pour apprendre à marcher, pour apprendre à parler, regarde et écoute  les autres, fait des tentatives plus ou moins fructueuses, mais surtout VEUT arriver à se déplacer seul ou à s’exprimer parce qu’il se rend bien compte que sa vie sera plus attrayante avec ces acquisitions-là.

X avait cette même volonté de participer au groupe et d’y avoir sa juste place: il était là pour ça ! Mais il n’était pas encombré par la peur de ne pas réussir à faire ce qu’on lui demandait, n’avait pas à se préoccuper de conseils qu’on lui aurait donné pour réussir à faire ce qu’il avait l’intention  de jouer, il n’avait aucun préjugé sur lui-même en tant qu’instrumentiste, il était juste dans l’écoute du résultat de ce qu’il produisait et dans le ressenti de sa satisfaction ou non  vis-à-vis de l’effet produit.

X ne pouvait compter que sur lui-même quand il s’agissait de jouer juste si les exercices proposés s’éloignaient de  l’idée de bruitage pour se rapprocher de la notion d’harmonie et de mélodie. Bien sûr il ne s’est pas transformé en quelques heures en exécutant prodige mais ce qui était étonnant c’est sa capacité à se prendre en charge entièrement… avec un résultat tout à fait probant et une grande liberté !

Au bout d’un moment, des questions sont arrivées tout à fait naturellement : Comment ne pas avoir mal au poignet ? Comment ne pas trop se fatiguer ? Comment obtenir de la dextérité ?…

Les réponses étaient toujours, de ma part, concises (puisque nous n’étions pas dans un stage de travail technique instrumental) mais ont permis à X de progresser de façon satisfaisante…

Alors, bien sûr, tout cela repose la question des premiers contacts avec un instrument… X est reparti de ces deux jours de violoncelle avec une joie non dissimulée, une curiosité plus grande vis-à-vis du violoncelle et une conscience de lui en tant qu’instrumentiste tout à fait positive. Le violoncelle ne lui est pas apparu comme quelque chose de non atteignable et rien n’a pu lui faire penser qu’il n’était pas apte même si, avec évidence, la difficulté était grande de réussir à  jouer du violoncelle comme on le voulait…

Nous, les enseignants,  savons bien combien il est complexe de conserver intacte cette curiosité de l’élève dans un travail d’apprentissage instrumental au-delà de quelques années : quand les choses se compliquent, quand la partition est là et qu’il faut réussir à la restituer. Parce qu’il est si difficile d’attendre les questions et les besoins de l’élève et si facile de lui apporter des réponses avant qu’il y ait nécessité de sa part. Parce que, nous, nous savons…  

Il n’est bien sûr pas raisonnable de penser pouvoir jouer correctement d’un instrument aussi difficile techniquement que le violoncelle sans conseils précis et avisés mais.. il est tellement important de conserver son désir, son libre-arbitre aussi, et sa propre volonté, plus importante que celle du professeur… Il est tellement capital que l’oreille, l’envie et la clarté du projet reste au premier plan… et cela échappe si facilement à l’élève par la faute de la forme de notre enseignement.

C’est la première fois que je peux vivre ce genre d’expérience « extrême » et je dois avouer que cela me questionne au plus haut point. Il me semble qu’il est malaisé d’annuler complètement  la frontière entre les deux approches : celle de l’apprentissage classique et celle de l’improvisation. Je me heurte à ce problème en permanence. J’essaie toujours de remettre l’apprenant en situation de conscience de lui-même la plus large possible et de questionnements par rapport à ce qu’il désire jouer mais le passage est malgré tout difficile à trouver et surtout à garder ouvert. Le besoin de technique est là, indispensable à transmettre, et la capacité de faire cette transmission sans rendre l’élève passif et en lui permettant de se sentir confiant et audacieux est toujours une lutte.

Par contre,  je suis sûre que l’improvisation aide (entre autre !) à briser au fur et à mesure d’éventuels doutes quant au bien-fondé de notre démarche qui est de vouloir devenir un instrumentiste : elle répare, elle redonne confiance, elle réapprend à écouter et à s’écouter. Elle redonne le droit à l’initiative non guidée, elle donne du sens à notre démarche. Elle éclaire notre besoin de musique.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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