Se mettre en attitude d’improvisation

Dans un moment de travail en solo, je propose à des vocalistes d’improviser en chantant mais avec la consigne de marcher en même temps, sans s’arrêter. Le résultat est assez  instructif : l’improvisation a bien du mal, tout à coup,  à rester intérieure et la présence laisse à désirer. La direction est très imprécise et l’intérêt est très loin d’être aussi satisfaisant qu’à l’ordinaire…

On voit très nettement que toute la concentration est mise dans le fait de respecter la consigne de la marche. Le fait de devoir agir – d’avoir donc des gestes précis à effectuer pour se déplacer –  détourne complètement de l’objectif premier qui devrait être de rester en lien avec l’émotion et le geste intérieur (différent donc du geste acquis par l’apprentissage : la marche) et de l’exprimer par le chant. Le raison d’être du chant devient secondaire.

En observant ceci, je me rends compte que cet exercice illustre parfaitement la problématique d’un instrumentiste en situation d’improvisation. Celui-ci, en effet, a bien du mal à exprimer son ressenti car ce ressenti doit  passer par la médiation de son instrument et des gestes à effectuer pour produire les notes et les sons : Il FAUT fabriquer les notes puisqu’elles vont nous servir à nous exprimer. Et, de même que dans la marche obligatoire des vocalistes dans notre exercice,  tous ces gestes précis nous éloignent de notre centre émotionnel et de nos sensations intimes. Nous pouvons toujours faire des notes, bien sûr (de même que nous pouvons toujours marcher si nous le voulons)  mais réussir à les laisser en lien avec notre ressenti profond …? Quelle opération délicate ! Le but – une improvisation qui « dit » – est vite détourné au service des gestes à façonner. Et notre expression peut malheureusement, dans un premier temps, vite se satisfaire de la mécanique de la production du son qui ne nous apportera pas grand-chose au final et ne maintiendra notre attention et notre intérêt que peu de temps. Nous devrons fournir dans notre mental (dans son sens le plus noble) un gros effort et une grande énergie pour réussir à faire cohabiter parfaitement des gestes acquis et très précis tout en gardant libre une conscience et un mouvement du corps qui veut s’exprimer. Notre cerveau doit simultanément être en contact étroit avec les mouvements enfouis de nos émotions et continuer à diriger des gestes acquis pour jouer sur l’instrument.

Cohabitation, donc, du lâcher-prise le plus large possible et du contrôle le plus précis possible… du conscient et de l’inconscient…

Un beau challenge !! Possible ? Oui ! Possible… !

une petite impro toute simple voix et violoncelle avec juste un bourdon au départ. Emmanuelle Vincent

Regard sur une expérience particulière en improvisation

Lors d’un des derniers stages d’improvisation sur un weekend à Lyon, l’un des participants (que nous appellerons  « X ») n’était pas un instrumentiste. Il pratique beaucoup l’improvisation, mais avec sa voix.

Je lui ai prêté un violoncelle pour qu’il soit dans les mêmes conditions d’exploration que les autres stagiaires.

Ce qui s’est produit était vraiment fascinant :  X , voulant bien sûr réaliser certaines choses par rapport aux consignes données et n’ayant aucune idée technique sur le violoncelle, ne pouvait se référer qu’à son oreille, son envie, et la clarté et la force de son projet.

Il voyait aussi, bien sûr, les autres violoncellistes et pouvait en tirer certaines conclusions quant à la façon de s’installer mais rien ne lui a été dit ou imposé sur ce sujet. 

Nous voici donc dans les conditions d’apprentissages « normales » de la vie : un enfant, pour apprendre à marcher, pour apprendre à parler, regarde et écoute  les autres, fait des tentatives plus ou moins fructueuses, mais surtout VEUT arriver à se déplacer seul ou à s’exprimer parce qu’il se rend bien compte que sa vie sera plus attrayante avec ces acquisitions-là.

X avait cette même volonté de participer au groupe et d’y avoir sa juste place: il était là pour ça ! Mais il n’était pas encombré par la peur de ne pas réussir à faire ce qu’on lui demandait, n’avait pas à se préoccuper de conseils qu’on lui aurait donné pour réussir à faire ce qu’il avait l’intention  de jouer, il n’avait aucun préjugé sur lui-même en tant qu’instrumentiste, il était juste dans l’écoute du résultat de ce qu’il produisait et dans le ressenti de sa satisfaction ou non  vis-à-vis de l’effet produit.

X ne pouvait compter que sur lui-même quand il s’agissait de jouer juste si les exercices proposés s’éloignaient de  l’idée de bruitage pour se rapprocher de la notion d’harmonie et de mélodie. Bien sûr il ne s’est pas transformé en quelques heures en exécutant prodige mais ce qui était étonnant c’est sa capacité à se prendre en charge entièrement… avec un résultat tout à fait probant et une grande liberté !

Au bout d’un moment, des questions sont arrivées tout à fait naturellement : Comment ne pas avoir mal au poignet ? Comment ne pas trop se fatiguer ? Comment obtenir de la dextérité ?…

Les réponses étaient toujours, de ma part, concises (puisque nous n’étions pas dans un stage de travail technique instrumental) mais ont permis à X de progresser de façon satisfaisante…

Alors, bien sûr, tout cela repose la question des premiers contacts avec un instrument… X est reparti de ces deux jours de violoncelle avec une joie non dissimulée, une curiosité plus grande vis-à-vis du violoncelle et une conscience de lui en tant qu’instrumentiste tout à fait positive. Le violoncelle ne lui est pas apparu comme quelque chose de non atteignable et rien n’a pu lui faire penser qu’il n’était pas apte même si, avec évidence, la difficulté était grande de réussir à  jouer du violoncelle comme on le voulait…

Nous, les enseignants,  savons bien combien il est complexe de conserver intacte cette curiosité de l’élève dans un travail d’apprentissage instrumental au-delà de quelques années : quand les choses se compliquent, quand la partition est là et qu’il faut réussir à la restituer. Parce qu’il est si difficile d’attendre les questions et les besoins de l’élève et si facile de lui apporter des réponses avant qu’il y ait nécessité de sa part. Parce que, nous, nous savons…  

Il n’est bien sûr pas raisonnable de penser pouvoir jouer correctement d’un instrument aussi difficile techniquement que le violoncelle sans conseils précis et avisés mais.. il est tellement important de conserver son désir, son libre-arbitre aussi, et sa propre volonté, plus importante que celle du professeur… Il est tellement capital que l’oreille, l’envie et la clarté du projet reste au premier plan… et cela échappe si facilement à l’élève par la faute de la forme de notre enseignement.

C’est la première fois que je peux vivre ce genre d’expérience « extrême » et je dois avouer que cela me questionne au plus haut point. Il me semble qu’il est malaisé d’annuler complètement  la frontière entre les deux approches : celle de l’apprentissage classique et celle de l’improvisation. Je me heurte à ce problème en permanence. J’essaie toujours de remettre l’apprenant en situation de conscience de lui-même la plus large possible et de questionnements par rapport à ce qu’il désire jouer mais le passage est malgré tout difficile à trouver et surtout à garder ouvert. Le besoin de technique est là, indispensable à transmettre, et la capacité de faire cette transmission sans rendre l’élève passif et en lui permettant de se sentir confiant et audacieux est toujours une lutte.

Par contre,  je suis sûre que l’improvisation aide (entre autre !) à briser au fur et à mesure d’éventuels doutes quant au bien-fondé de notre démarche qui est de vouloir devenir un instrumentiste : elle répare, elle redonne confiance, elle réapprend à écouter et à s’écouter. Elle redonne le droit à l’initiative non guidée, elle donne du sens à notre démarche. Elle éclaire notre besoin de musique.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accorder son violoncelle

 

Ah !  Avant de jouer, Il faut s’accorder !! Et voilà souvent  la panique qui pointe son nez  si on est observé pendant cette délicate entreprise ….

Nous avons souvent l’impression d’être en train de faire l’inverse de ce que celui qui nous écoute ferait, à en perdre notre capacité à nous recentrer sur le son. Et nous nous  retrouvons facilement dans une situation de projection avec l’idée bien accrochée que ceux qui nous écoutent nous jugent, et nous jugent de façon négative, parce que, eux, ils savent entendre… Continuer la lecture de « Accorder son violoncelle »

Priorité au Son !!

… Je suis avec une petite élève violoncelliste qui a commencé le violoncelle au début de l’année, Il y a donc maintenant 8 mois. Nous travaillons un morceau qui est assez lent et chanté et qui se joue avec piano… Elle va le jouer à une audition… On parle de ce qu’elle a envie de raconter au public à travers ce texte qui est très simple et qui s’appelle « Pleine lune ». On essaie de mettre le décor : pourquoi « pleine lune » ? pourquoi y a-t-il écrit sur la partition : « tristement » ? – Ce n’est pas triste, la pleine lune ! dit-elle. Continuer la lecture de « Priorité au Son !! »

Les étapes du travail avec une partition

Il me semble que, dès le début de l’apprentissage, la façon d’apprendre en détail à l’élève comment apprivoiser et travailler un texte est importante pour instituer des principes qui paraîtront ensuite naturels et incontournables.

… Ou comment rester vivant et créatif avec une partition.

En jouant en improvisation libre et lorsque nous sommes, de ce fait,  reliés à nous-mêmes,  le corps, le geste, le sous-texte sont actifs et nous mènent dans une vitalité puissante qui se ressent souvent fortement.

Par contre, dès qu’il s’agit de travailler une partition afin de restituer un texte, cette vitalité a tendance à se retirer et le corps se referme ou s’absente… Combien de fois ai-je entendu ce constat de la part des instrumentistes venant se frotter à l’improvisation …

Il me semble que, dès le début de l’apprentissage, la façon d’apprendre en détail à l’élève comment  apprivoiser et travailler  un texte est importante pour instituer des principes qui paraîtront ensuite naturels et incontournables. Continuer la lecture de « Les étapes du travail avec une partition »

La partition

Mon regard , et surtout mon regard intérieur, que je dois travailler en même temps que je joue si je veux rester « en équilibre » musicalement, ne devrait-il pas se porter, en même temps qu’il lit la partition, autre part que sur ce pupitre si mon but est de garder une approche vaste et complète de ce que je veux jouer et interpréter et si je veux rester confiante et disponible. Si je veux rester moi-même, entière et capable de maîtriser mon texte avec mon désir de jouer d’une façon vivante, et avec une sensation globale de cette situation de jeu instrumental ?

Je m’installe dans la verticale. Je lève les bras,  lentement d’abord tendus dans l’horizontale, de part et d’autre de mon corps, puis au-dessus de ma tête et, en même temps, je me hisse sur la pointe des pieds, puis je redescends tranquillement jusqu’à avoir la plante des pieds à nouveau au sol et les bras le long du corps… Voici un exercice d’étirement et d’équilibre à pratiquer souvent : il est bénéfique pour la sensation du corps, il fait respirer, il recentre….  Continuer la lecture de « La partition »

Pourquoi commencer le violoncelle à l’âge adulte?

Pourquoi commencer l’apprentissage d’un instrument à l’âge adulte ?

Entreprendre un apprentissage instrumental (ici, celui du violoncelle) à l’âge adulte peut sembler bien téméraire ! Pourtant, au-delà du plaisir du son du violoncelle et du plaisir musical lui-même, ce que je constate souvent de la part de ceux qui tentent l’aventure, c’est un désir de mieux se connaitre et surtout de mieux s’apprécier à travers l’idée d’une création, même modeste. Continuer la lecture de « Pourquoi commencer le violoncelle à l’âge adulte? »