Les étapes du travail avec une partition

… Ou comment rester vivant et créatif avec une partition.

En jouant en improvisation libre et lorsque nous sommes, de ce fait,  reliés à nous-mêmes,  le corps, le geste, le sous-texte sont actifs et nous mènent dans une vitalité puissante qui se ressent souvent fortement.

Par contre, dès qu’il s’agit de travailler une partition afin de restituer un texte, cette vitalité a tendance à se retirer et le corps se referme ou s’absente… Combien de fois ai-je entendu ce constat de la part des instrumentistes venant se frotter à l’improvisation …

Il me semble que, dès le début de l’apprentissage, la façon d’apprendre en détail à l’élève comment  apprivoiser et travailler  un texte est importante pour instituer des principes qui paraîtront ensuite naturels et incontournables.

Le texte est là, complexe avec ses impératifs qui concernent beaucoup de plans différents. Il peut sembler tyrannique, nous laissant, croyons-nous, peu de liberté… et pourtant…

Un texte musical donne en effet un certain nombre de consignes. Nous pourrions le comparer à ceci :

«En marchant,  faire 2 pas rapides, un pas lent, un grand pas, 4 pas rapides… »

Il faut d’abord assimiler cette succession de demandes dans notre mémoire, puis la « concevoir », puis « l’incorporer »…

Notre esprit analytique et notre mémoire ont besoin qu’on leur présente plusieurs fois de suite un schéma clair de ce qu’on leur demande: Il faut donc le faire. Jusqu’à ce que tous les éléments soient d’abord compris, puis intégrés.

 Puis il faut « imaginer » cette succession de gestes, « l’imaginer » avec nos sens aussi,  et enfin nous allons « l’incorporer », la réaliser…

D’abord avec prudence, pour ne pas nous tromper ou nous déséquilibrer, puis de plus en plus aisément et avec liberté.

Deux pas rapides ?? Quel choix !! La taille n’est pas précisée, l’attitude du corps n’est pas précisé, la façon de mettre le pied au sol non plus, la raideur ou la souplesse non plus…etc !!!

Pour le pas lent, il nous reste encore tout un tas de choix à faire : est-il petit ou grand ? Est-il assuré ou timide ? Est -il menaçant ou plein de finesse ? L’ensemble des pas se succédant va-t-il prendre beaucoup d’espace ou peu ? Cela va-t-il durer 10 secondes ou une minute ?…

 A chaque consigne -ainsi que pour l’ensemble des consignes- nous pouvons progressivement ajouter notre personnalité, notre envie du moment, si elle est cohérente et donne du sens à l’ensemble.

Nous pouvons habiter de plus en plus notre « texte », lui donner un sens qui est un combiné entre la demande précise qui est faite au démarrage et notre propre façon de l’appréhender. Nous nous dévoilons au travers de cet exercice : là est l’enjeu… et le plaisir…

Un texte musical nous laisse tout autant de choix possibles et nous devons en prendre conscience au fil des étapes.

La partition est là, devant nos yeux, neuve….

  • Les moyens techniques actuels nous aident énormément pour la première étape qui consiste à connaitre la mélodie parfaitement jusqu’à  pouvoir la fredonner sans erreur. Trouver un enregistrement est de plus en plus aisé : de nombreuses méthodes fournissent une source d’écoute : CD ou site internet sur lequel les morceaux sont joués. Ou bien le professeur peut faire un enregistrement audio du morceau…  Cela nous facilite bien la vie !

La mélodie doit donc pouvoir être chantée et bien s’inscrire dans la mémoire. De la même façon  qu’avec l’exemple des pas, nous prendrons conscience progressivement de notre liberté par rapport à elle : vitesse, phrasé, ambiance, sous texte, corps vivant et actif, en résonance avec la phrase.

Notre modèle est donc en place ! Nous pouvons l’entendre dans notre tête avec le son que nous aimerions produire avec notre instrument… Il s’agit là d’une transmission orale.

  • Nous allons maintenant nous rapprocher de la partition, la regarder et suivre tout simplement le texte avec le doigt tout en chantant la mélodie ou en l’écoutant. Le premier contact est fait entre le papier et la mélodie et si notre corps est capable de ne pas s’enfuir dans un coin à cette étape, tout va bien !! Nous devons rester vigilant à cela : le corps a vite fait de se recroqueviller et de se considérer hors-jeu et nous devons toujours le ramener sur la piste.

A cette étape nous devrons bien sûr, comme à la précédente, tenter de repérer nos erreurs pas rapport au texte initial et essayer de comprendre d’où vient cette erreur : où est la mauvaise conception ? Pourquoi a-t-on envie de faire cette note plus longue ? Celle-ci plus haute ? Il y a forcément une raison.

Quand on la trouve, l’erreur disparaît. Attention : même en suivant le texte du doigt, le corps garde sa part !! Il reste en mouvement, en interprétation…

  • Nous allons maintenant nous occuper du rythme et l’extraire de l’ensemble pour qu’il devienne conscient : En gardant en arrière-plan l’ensemble de la mélodie qui chante dans notre tête, nous le disons sur « ta ta ta ». Il doit toujours rester plein d’intentions et être  représentatif de notre interprétation, de notre ressenti de cette mélodie. Il ne devient jamais mécanique. Nous pouvons nous déplacer dans l’espace en le déclamant, ou l’illustrer avec notre main dans l’espace. Nous devons rester en contact avec la sensation de notre corps qui a des élans, des tensions, des détentes en lien avec ce que nous rythmons.

Nous donnons la vie à ces différents rythmes. Leurs noms peuvent être rajoutés ou non, selon notre niveau (il est important qu’à un moment nous soyons capable de le faire ..). Ce travail nous fait prendre conscience du phrasé sur un autre plan que celui de la mélodie : nous sommes conduits par la notion des temps forts qui s’inscrivent dans le phrasé. Nous sentons comment conduire la phrase vers son apogée, sa clé de voûte, puis comment elle se dirige vers sa fin.

A nouveau notre corps nous aide à comprendre cela si nous le laissons agir. Nous pouvons essayer un certain nombre d’interprétations jusqu’à ce que certaines nous parlent plus que d’autres. Mais rien ne sera jamais figé de toute façon : nous sommes  bien sûr influencés par la façon dont nous avons commencé la phrase : la respiration que nous avons  prise au départ, la vitesse, la tonicité de notre voix, notre état de vigilance ou de fatigue …. Et ces nuances, à chaque essai, nous rappellent notre capacité à être vivant.

  • Ce rythme étant maintenant assimilé et personnalisé, nous allons utiliser (enfin !) notre instrument. Si nous avons un archet, nous jouerons le rythme sur une corde à vide, si nous avons un instrument à vent ou un clavier, nous n’utiliserons qu’une note. Nous jouons le rythme de notre phrase en restant toujours à l’écoute de ce que notre corps nous raconte. S’il y a des liaisons, nous disons le rythme et respectons les liaisons. Nous prenons conscience des gestes qui vont permettre d’être en compréhension et en interprétation. Que fait notre bras, est-il libre, quelle longueur sur l’archet (et si on la change ?)  quel souffle ? …. Le rythme est dansant : comment notre corps le traduit-il ? Le rythme est chantant : avec quelles différences notre corps le traduit-il?  

Nous avons déjà bien avancé la compréhension et la réalisation de notre texte… Nous allons laisser reposer ce travail-ci comme de la pâte à pain qui a besoin de repos avant de se transformer pour nous occuper à présent des notes…

  • Nous allons maintenant « nommer » les notes. C’est une étape importante, souvent source de beaucoup de blocages. … Nous devons faire un travail intellectuel, qui peut soit rester au stade de la pensée soit rejoindre ce que nous tentons de ne pas lâcher depuis le début du travail : le lien entre notre connaissance intellectuelle et notre connaissance intuitive et inspirée.

 Nous allons lentement nommer chaque note l’une après l’autre, sans rythme sans mélodie. Seulement pour qu’elle se personnalise. Pour que nous soyons en capacité de la renommer à quelque endroit qu’elle se trouve. Nous devons lui trouver des spécificités qui permettront cette reconnaissance. De la même façon que si nous nous trouvons dans un groupe de personnes nouvelles dont il faut retenir chaque prénom, nous cherchons naturellement des moyens de le faire qui soient signifiants pour nous en nous appuyant sur ce qui nous a frappés dès le départ (celle-ci est grande et a les yeux noires, celle-ci est toujours en train de se servir de  ses mains, celui-ci est dans la retenue…) nous pouvons certainement trouver quelque chose d’approchant pour chaque note qui nous permette ensuite de les reconnaitre dans notre texte.. (le plus signifiant étant bien sûr sa place dans la portée.. mais il faut peut-être y rajouter je ne sais quelle touche personnelle). Lorsque nous serons capables d’enchaîner le nom de toutes les notes de notre texte, régulièrement et sans hésitation, nous pourrons alors y superposer le rythme   (avec toujours bien sûr la mélodie en arrière-plan qui nous aide). Quand nous  rajouterons également le chant, cela donnera à l’ensemble son sens véritable que nous ne devrons plus oublier. Chaque note, avec son nom, son rythme puis, dans un troisième temps,  sa hauteur, doit être aussi signifiante qu’un mot dans une phrase. A nous de comprendre le sens de la phrase d’abord  parlée, puis chantée, et de l’intégrer comme nous  l’avons fait avec nos pas au début,  et de le dire puis le chanter clairement et pour nous et pour un éventuel auditeur. Si un nom de note ne veut pas revenir il faut à nouveau essayer de s’interroger pour comprendre quelle en est la raison. Le corps est toujours là, moitié dansant, toujours conduit par le phrasé et cette nouvelle signification des noms. Notre respiration aussi.  Le sous texte est de plus en plus précis : toutes ces différentes strates que nous extrayons petit à petit nous permettent de mieux savoir ce que nous faisons de tout cela avec notre imagination, notre sensibilité.

A nouveau ce travail va reposer dans un coin pendant que nous prenons un autre axe.

  • Occupons-nous maintenant des instrumentistes à cordes : nous devons savoir parfaitement dans quelle position et sur quelle corde nous allons jouer telle ou telle note et savoir quand et comment ont lieu les déplacements. La première étape de ce travail va être faite intellectuellement : nous allons prendre notre partition et noter (réellement ou dans notre mémoire) chaque changement de position et les points de repère qui nous servirons à l’effectuer (substitution de doigts, avancée de un demi ton ou d’un ton, extension…). Nous essaierons ensuite, en suivant régulièrement le déroulé de la partition avec notre doigt,  de pouvoir nommer chacun de ces changements. Puis de savoir quelles informations nous sont absolument indispensables pour faire les bons déplacements.  Attention, la respiration doit rester calme et notre attitude toujours détendue et active.

 

  • Nous allons nous occuper à présent de la place de ces notes sur notre instrument. (Je garde l’exemple du violoncelle mais cela sera le même processus pour chaque instrument). Ce travail va d’abord se faire sans notre instrument : dans notre tête. Mais dans le « ressenti » de notre tête : notre cerveau « agit » dans le mouvement quand nous lui demandons d’imaginer un geste et c’est ce que nous allons lui demander de faire : nous « imaginons » que nous jouons et nous « ressentons », sans bouger, ce que  nous faisons. En arrière-plan toutes les consignes sont précises et nommer dans notre tête (ou tout haut dans un premier temps si cela peut aider) en anticipant suffisamment l’action que nous allons faire pour que nous puissions rester dans la détente. Dans un premier temps nous ferons ce travail avec lenteur et sans le rythme puis nous le rajouterons, puis La mélodie -que nous entendons dans notre  tête avec le son de notre instrument et qui est notre soutien- et tout ce que nous venons de travailler va maintenant agir. Nous sentons que notre main se déplace sur le manche au bon endroit, nous sentons qu’elle est entraînée par le bras, que nous respirons, que la musique que nous entendons est vivante parce que nos intentions sont claires…

Ce travail-ci  est primordial. Si nous « sentons » réellement nos bras, nos mains et notre corps agir dans cet espace de grande concentration, nous  saurons le faire aussi avec notre instrument. S’ il est encore difficile de tout contrôler à ce stade, nous devrons être assez raisonnables pour ne pas passer à l’étape suivant. Cette étape-ci  permet de mettre toutes  nos actions dans le bon ordre. Si ce socle n’est pas stabilisé et si nous passons trop tôt au stade du jeu instrumental,  des fissures se créeront, le stress apparaîtra, la musique n’aura plus sa place, engloutie par l’aspect qui redeviendra ce que nous appelons « technique ». Il faut donc de la patience…

  • L’étape suivante est enfin le jeu sur l’instrument. Lentement et tranquillement d’abord.  Avec la conscience de tout ce que nous venons de faire. Il faudra malgré tout revisiter souvent les étapes précédentes pour rendre nos fondations encore plus  solides et donner à notre interprétation toujours plus de cohérence mais tout ce travail nous rendra libres d’avancer avec sûreté.

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