Une personne proche me disait récemment : « tu dis que tu as le trac en jouant de la musique écrite et que tu ne l’as pas lorsque tu fais de l’improvisation : c’est étrange car pourtant on se met beaucoup plus en danger et à découvert en improvisation ? »
Oui, certes ! C’est un étrange phénomène ! Je réponds souvent que je n’ai tout simplement pas de place pour le trac quand j’improvise mais développons un peu :
Lorsque je joue de la musique écrite, je suis en anticipation. Je sais ce que je vais jouer, j’ai mis en place mes systèmes d’alertes : « ah, oui, c’est dans la mesure suivante qu’il faut que je fasse attention à ceci ou cela », « ah oui, c’est dans la suite que je dois me détendre particulièrement », « ah oui je dois bientôt aller à telle place d’archet » … C’est une nécessité, c’est ce qui me permet d’être dans le non-stress technique mais c’est aussi ce qui risque de me faire perdre une écoute complètement pleine et curieuse… Je perds une forme de naïveté au profit d’une sécurité indispensable. Bien sûr cette sécurité devrait justement me permettre une plus grande disponibilité à la musicalité et à la présence mais ce n’est pas toujours le cas car mon cerveau, parfois, manque d’extensibilité !
D’autre part, je connais bien les chausses trappes possibles de ma partition et cela peut me rendre anxieuse.
Et enfin, la notion du jugement est très présente pour moi : je joue devant des gens qui savent, qui jouent mieux que moi, qui vont trouver que je ne fais pas une interprétation très judicieuse, que je ne maîtrise pas mon instrument…. (bref, toutes les valises qu’on se trimbale souvent lorsque, de base, on n’est pas très sûre de soi… )
En improvisation le contexte est tout autre : je n’ai que très peu d’anticipation, quelques secondes tout au plus. Et ma route va souvent consister à sans cesse justifier ce que je viens de faire pour donner un sens à l’ensemble. Je ne sais pas ce qui va advenir dans 20 secondes mais il est en mon pouvoir -et de mon devoir- de donner une consistance à chacune de mes notes et de mes phrases..
Cette expérience, incroyable à chaque fois, de devoir mettre en lumière ce qui est possiblement en train de se créer est une mise au monde en quelque sorte. Ma responsabilité est totale : soit je vais réussir à rester sur les rails, soit je vais aller dans le bas-côté ; Soit je suis totalement à l’écoute et je peux entendre ce qui veut surgir, soit je reste dans une forme de banalité, qui peut « fonctionner », certes, mais qui ne me fait pas frissonner.
Le challenge est tellement puissant qu’il accapare toutes mes fonctions. Je dois être en curiosité sur tous les sujets : le son, sa qualité, son mouvement, sa résonance, qui va me donner l’envie d’une autre note que sans doute j’entendrais juste avant dans ma tête. Le caractère, l’émotion qui surgit en moi et la question qui va se poser de savoir où l’emmener. Les réactions de mon corps : détentes, tensions, ouverture, rétraction, respirations ? Ses mouvements : vais-je me focaliser sur cette sensation de poids dans l’ensemble de mon corps et voir ce qui va se passer avec ça ? Vais-je plutôt observer ma main sur mon archet qui veut se détendre et se détendre encore et attendre quel son va alors apparaître … ?. Ceux qui jouent avec moi et ce que je comprends de leurs propos de façon à jouer « avec » (avec toutes les solutions que cela engendre : suivre, mener, proposer, provoquer ??…)
En fait, je ne « crée » pas totalement, je suis surtout toute occupée à entendre et percevoir ce qui est déjà là, sous une forme encore embryonnaire, pour le mettre en lumière et lui permettre de se révéler.
Mon rôle est d’une importance considérable mais ce n’est pas de moi dont il s’agit (comme d’ailleurs dans la musique écrite ). Ce dont il s’agit c’est de tendre à donner du sens, de l’émotion, de la consistance ,à ce qui se joue.
J’ai pour cela besoin d’être complètement centrée de façon à percevoir tout ce qui bruit autour de moi. De façon à ne pas nier ce qui veut exister. Et je ne peux y arriver qu’en gardant toute ma « présence ». L’enjeu et le régal sont là, précisément.
Cette centration nécessaire, lorsqu’on commence à l’acquérir, devient vite une addiction ! Enfin être capable de surfer un moment avec l’essentiel ! Enfin ne plus être soumis (pendant le temps de l’improvisation) à toutes nos pensées asservissantes par leurs pessimisme et leur vision sombre de nous-mêmes !
Bien sûr que dans cet exercice périlleux on est beaucoup plus à découvert que lorsque l’on joue une musique écrite par une autre personne. Mais, en fait, quel est le danger de se montrer s’il s’agit de procurer aussi à ceux qui écoutent une entrée vers cette évidence qu’après une note, il y en a une autre et que chaque élément, s’il est pris en compte et si nous ne paniquons pas, nous mène toujours quelque part ? Et que donner sa présence aux autres, la vraie, celle qui n’a pas d’intention détournée, est juste un cadeau ?
Tous ces processus s’appliquent bien évidement aussi à la musique écrite mais le challenge ne se présente pas de la même façon et, en ce qui me concerne, il reste dans mon cerveau souvent un peu trop de place pour « penser mal » et me déstabiliser. J’ai bon espoir : petit à petit ce que je découvre chaque jour en improvisation fusionne avec la musique écrite. Mais, disons qu’encore aujourd’hui, le disjoncteur qui me ramène à une insécurité est assez sensible. En improvisation, une forme d’insécurité et de danger étant les principes fondamentaux, on ne peut avoir que des bonnes surprises ! Mais le « danger » n’est plus de ne pas réussir à jouer les bonnes notes mais de ne plus réussir à être présent et à donner du sens à ce qui est déjà là, tout simplement… Comme dans la vie ….

